L’homme amnésique de sa nature

Publié le par lesbiodiversitaires

Nous sommes tous des amnésiques. Dans notre société d’immédiateté et de court-terme, la mémoire se défile et nous sommes désormais devenus des êtres pensants l’instant présent. Pourtant, en matière d’environnement, de sauvegarde de la planète et de conservation de la biodiversité, nous devrions au contraire nous servir à plein de notre passé pour assurer notre futur.

J’y pense et puis j’oublie…
Prenons d’abord quelques exemples concrets. Lorsque j’étais enfant, et déjà ornithologue, je me promenais avec mon père dans la campagne du Vexin, non loin de Paris. Il me disait combien les alouettes avaient diminué dans les champs entre sa propre jeunesse et l’âge adulte. Pourtant, il y avait à mon sens quantité d’alouettes, et le ciel retentissait de chants dès les premiers jours du printemps.

Alouette des champs

Alouette des champs

Quelques décennies plus tard, je parcourais les mêmes chemins avec mes propres enfants. Et je constatais à mon tour que les populations d’alouettes avaient fortement diminué depuis le temps de mon enfance. Mes enfants semblaient surpris de ma remarque : « Écoute, il y a en qui chantent ! » Là où j’en entendais deux, il y a en avait une quinzaine trente-cinq ans plus tôt. Et quand j’en comptais quinze, mon père en aurait alors sûrement dénombré quarante…

Travaillant sur les races bovines de France menacées ou disparues, j’interrogeais un jour un ingénieur agronome d’origine franc-comtoise. Comme il était natif de la Haute-Saône, où son père et son grand-père avaient été agriculteurs, je lui demandais s’il avait entendu parler de la race fémeline, disparue peu avant la Seconde Guerre mondiale, et dont le dernier bastion avait été justement ce département. J’espérais bien avoir des informations précieuses sur cette belle vache à présent perdue à jamais. À ma surprise, l’ingénieur me répondit qu’il ne connaissait pas cette race. Son père ni même son grand-père ne lui en avaient jamais parlé. Si son père élevait à présent des vaches de race montbéliarde, il est peu douteux que son grand-père avait dû côtoyer la Fémeline ou, à tout le moins, en avoir entendu parler. Pourtant ni l’un ni l’autre n’avait jamais parlé de cette race à leur fils et petit-fils, pourtant chercheur agronome sur les… bovins.

Vache Fémeline

Vache Fémeline

Encore un exemple : malgré de nombreuses recherches sur le fleuve Yangtsé, en Chine, le dauphin de cette rivière, appelé Baiji, a définitivement disparu. De même, à peu près à la même époque, a disparu de ce fleuve un énorme poisson, le poisson-spatule de Chine, qui pouvait atteindre sept mètres de long et peser plusieurs tonnes. L’un comme l’autre ne passaient donc pas inaperçus ! Pourtant, des chercheurs britanniques ont effectué une étude en 2008 auprès des pêcheurs qui vivaient sur les lieux où avaient existé ce dauphin et ce poisson. À leur grande surprise, ils constatèrent que plus de 70 % des pêcheurs de moins de quarante ans, ou qui avaient commencé à pêcher après 1995, n’avaient jamais entendu parler du poisson-spatule (et à peine moins du dauphin). En quelques années à peine, ces deux espèces, pourtant culturellement et commercialement connues et importantes, avaient déjà presque disparu de la mémoire collective locale, alors qu’elles avaient été préalablement négligées pendant longtemps par les instances de la conservation mondiale qui s’en sont préoccupées… trop tard. Comme d’autres espèces à jamais perdues, le dauphin et le poisson-spatule du Yangsté ont subi la double peine de l’homme.

Dauphin du Yangsté (source: It's Nature)

Dauphin du Yangsté (source: It's Nature)

Que retient-on de ces exemples ? L’extraordinaire faculté à oublier ce qui nous entoure, ce avec quoi nous avons vécu. La sélectivité de la mémoire fait que, si nous n’y prenons garde, on s’accommode des pertes du vivant en toute bonne foi, sans même en prendre conscience. Comme pour les grands moments de l’Histoire humaine, il est extrêmement nécessaire de faire accomplir un devoir de mémoire à l’égard de la biodiversité.

Le Shifting Baseline Syndrome : un nom compliqué pour un concept simple.
Cette locution anglophone est particulièrement barbare. N’essayez pas d’en faire une traduction mot à mot, c’est impossible. En le traduisant – plus ou moins bien – par « syndrome de la référence changeante », on oublie également que le terme shifting évoque un changement continu, un déplacement, un glissement, une dérive en quelque sorte, dans le sens d’un morceau de bois qui dérive sur l’eau. Il y a donc quelque chose en mouvement dans cette appellation. D’où vient ce concept, comment est-il né ?

C’est en 1995 que le biologiste marin Daniel Pauly publie un article sur les pratiques de pêche, et la façon dont les scientifiques les appréhendaient au fil du temps, dans la revue Trends in Ecology and Evolution et intitulé « Anecdotes and the shifting baseline syndrome of fisheries ». Dans cet article, Pauly montre que chaque chercheur qui travaille sur l’évaluation des stocks de poissons prend comme base les stocks qu’il observe au début de son travail (ou de sa carrière) qui lui sert donc pour évaluer d’éventuels changements quantitatifs et qualitatifs (temps T). À la génération suivante de chercheurs, les stocks se sont évidemment modifiés, mais c’est ce nouvel état (T + 1) qui sert de référence pour l’évaluation et la gestion des stocks de poissons. Il en résulte que les modes d’exploitation passés et les tendances sont souvent ignorés lors de la formulation des conseils en matière de gestion, qui ne considèrent donc pas la richesse initiale du système antérieur, comme le phénomène de surpêche pour ce qui est des poissons, par exemple.

Le résultat de cette « dérive » est une accommodation graduelle à la lente diminution (disparition) des stocks de poissons et l’émergence de références inappropriées pour évaluer les pertes dues à la surpêche ou pour fixer des objectifs permettant des mesures de rétablissement des stocks initiaux.

C’est pourquoi les politiques de certains pays en voie de développement parlent de développement de la pêche, alors que, dans le même temps, les stocks de poissons diminuent à vue d’œil. On utilise bien souvent comme référence uniquement celles des cinq ou dix dernières années, bien trop peu pour avoir une idée de la tendance réelle. C’est l’effet pernicieux de ce syndrome de référence changeante qui conduit à ne pas prendre conscience de l’état réel des stocks, état qui ne peut être appréhendé qu’avec l’étude de séries temporelles longues et la connaissance « historique » de ces stocks. Ainsi, au fil du temps et des générations, le déplacement insidieux de la référence initiale conduit à une réduction progressive de notre vision de l’état de santé réel de l’océan. Alors que les scientifiques travaillent à la préservation des stocks, ils concourent, indirectement et inconsciemment, à leur diminution. Les données quantitatives rassemblées lors d’études sur les pêches dans différents endroits du monde ont masqué des évolutions qualitatives négatives, comme la diminution de la taille des poissons ou la diminution de la composition spécifique des communautés de poissons.

Chalutage en Bretagne

Chalutage en Bretagne

Ce manque de perspective historique nous amène à un diagnostic erroné sur la santé des océans et peut nous convaincre d’exploiter encore des milieux dont les ressources sont déjà quasiment épuisées. Mais l’exploitation des mers est si ancienne et si ancrée chez les hommes que les scientifiques eux-mêmes reconnaissent qu’il n’y a pas de base « historique » claire pour mesurer la santé des écosystèmes marins…

Evidemment ce qui est valable pour les océans l’est aussi pour tous les autres compartiments du Vivant. Depuis d’autres études ont conforté cette première étude. Il y a même deux amnésies : l’amnésie générationnelle d’une part, qui est une perte de connaissance par les jeunes générations, simplement parce qu’il n’y a pas eu de transmission de l’information par leurs aînés. De génération en génération, la connaissance ne se transmet pas. Ainsi, par exemple, des gens peuvent-ils imaginer les lieux où ils ont passé leur jeunesse comme de véritables édens, vierges de toute action humaine, alors qu’à chaque génération ces milieux se sont dégradés un peu plus.

L’autre amnésie est l’amnésie personnelle qui apparaît lorsqu’un individu a oublié sa propre expérience, sa connaissance d’une situation passée. Par exemple, il ne se souvient plus que les espèces de plantes ou d’animaux, aujourd’hui devenues rares étaient, dans son enfance, beaucoup plus communes. Dans ce cas précis, l’individu fait en quelque sorte des « mises à jour » du changement en cause, de sorte que le changement (et le passé) est oublié et le nouvel état devient la référence.

Tout ceci n’est pas sans conséquence sur la gestion de notre environnement, de la biodiversité qui le compose. Et notamment pour ceux qui utilisent les perceptions humaines du changement pour élaborer les politiques de conservation ou de gestion de la biodiversité. Car si nous ne prenons pas conscience de ce que nous sommes en train de perdre, nous risquons de nous réveiller trop tard et de ne pas être à même de prendre les bonnes mesures pour remédier à la situation. C’est pourquoi la compréhension du syndrome de la référence changeante est particulièrement importante pour la conservation. Il suffit de voir avec le loup, qui peuplait autrefois l’ensemble de nos campagnes. On l’a oublié et relégué dans les livres pour les enfants. Et quand il est revenu, beaucoup ne pouvaient croire qu’il ne faisait que revenir naturellement. On a ainsi créé une nouvelle histoire du loup, avec ses fantasmes ou ses craintes : quelques décennies d’amnésie seulement avaient dissipé un côtoiement  millénaire entre l’homme et le loup.

Cet article de Philippe J. Dubois a été publié dans la revue L'Ecologiste en décembre 2016.
Pour en savoir plus sur ce sujet, vous pouvez lire l'essai paru en 2012 : La grande amnésie écologique.

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Commenter cet article

PJD 29/12/2016 15:45

oui, mais c'est de plus en plus difficile dans cette société où tout doit aller très vite. Qui se souviendra d'hier, demain ? On s’accommode des changements dans notre environnement, ce qui lui est délétère.

Monique Mattera 29/12/2016 13:35

Merci pour cet article passionnant que je partage sur LinkedIn. A notre époque de court-termisme, le concept de "référence changeante" est très intéressant, ainsi que celui de temps long de l'histoire, cher à Fernand Braudel. Ce qui vaut pour les dauphins, les alouettes et les vaches, vaut aussi pour les humains...