Chiens de Syrie

Publié le par lesbiodiversitaires

 Dans le village de Mheimideh, près de Deir ez zor, sur l’Euphrate, perdu hors des sentiers battus de la Syrie, les vaches paissent dans les marais, les pattes dans l’eau jusqu’au ventre. Ici volent les guifettes leucoptères, les sarcelles marbrés et les aigrettes garzettes. Près des habitations, plusieurs chiens circulent.

 

Dans une petite cour, une boule de poil âgé de seulement quelques semaines joue à tirer sans relâche la queue de sa mère. La chienne, un peu lasse, s’en va nonchalamment. Le chiot reste à jouer, avec le même entrain, en attaquant le tapis de laine rouge qui sèche sur un fil à linge. Amira, petite gardienne de vaches d’une dizaine d’années, appelle son grand frère Kama, ainsi que deux sœurs rieuses, Mariam et Maria, à la rescousse : une dame étrangère photographie leurs chiens ! Cette incongruité d’une drôlerie sans pareille pour Amira la fera rechercher tous les cabots du hameau pour leur heure de gloire : une grande chienne grise et blanche, un petit chiot crème qui jappe avec mauvaise humeur, un chien brun et ébouriffé, mais aussi l’âne placide, la cane et le canard – assez mécontents d’avoir été capturés pour prendre la pose, et même les vaches et les moutons… Seul le premier chiot, celui du tapis rouge, aura échappé à la razzia – sans doute bien caché derrière un tas de linge !

 

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« Si tu es perdu au milieu du désert,

le chien ne te quittera jamais ! »



Chien du désert, chien de poussière

En Syrie, le chien, que l’on appelle « kalb » en langue arabe classique, ou encore « al thari » en langue bédouine, est présent au détour de chaque village. Il ne porte ni collier, ni laisse. Il dort à la belle étoile, la truffe dans la poussière, bien loin des niches et des joujoux en plastique des Occidentaux. Son poil est souvent sale, emmêlé. Il ne sait pas faire le beau, ni même donner la patte. Mais la dignité qu'il dégage est frappante. Là-bas, on ne touche pas les chiens – la religion ne l’autorise pas. Ils n’ont pas de caresses, ils n’ont pas de gamelle remplis de la dernière boîte de viande vitaminée à la mode. Mais ils ont le vent, ils ont la liberté d’aller où bon leur semble, ils ont le sable chaud sous les pattes, bien loin du bitume des villes. D’ailleurs, dans les villes syriennes, à Damas ou à Alep, on ne croise pas de chiens. Pourquoi ? Parce que les Syriens n’ont pas d’animaux de compagnie. L’âne, le dromadaire, le cheval ou le chien sont des animaux de travail, utiles et nécessaires. Mais infiniment plus respectés que beaucoup de nos animaux occidentaux, trop souvent considérés comme de simples objets de consommation, abandonnés aux premières vacances de leur maître. Nidal Issa, biologiste français d’origine libano-syrienne, en témoigne : « En Syrie, la proportion de personnes qui ont des chiens chez eux est sans commune mesure avec ce qu'on peut trouver en Europe. Dans les villes, il y a très peu de chien de compagnie. En règle générale, les chiens se trouvent dans les campagnes, les semi désert... donc plus répandus chez les populations villageoises, bédouines, que chez les citadins. Il n'existe pas, par exemple, de chiens dans les maisons, qu'on sort le matin et le soir pour qu'il fasse ses besoins dans la rue. Il est admis qu'avoir un chien signifie le laisser traîner dehors ou avoir un grand jardin. En ville, les quelques détenteurs de chiens appartiennent en général à la bourgeoisie, et il s’agit alors de chiens de races, souvent de garde : bergers allemands, dobermans, parfois labradors. »

 

 

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Quelque chose du chien originel

Ces chiens de Syrie ont quelque chose du chien « originel », le chien qui ne ressemble à aucune race, dont on retrouve la silhouette indéterminée en Afrique, en Asie… Un chien qui n’a l’air de rien, tout en étant tout de suite identifiable : c’est un chien. Ces chiens du désert sont plutôt grands et athlétiques. De couleur généralement pie, la queue tombante, une tête d’ours, de « hyène » selon certains, il toise bien les 60 cm au garrot. Peu agressif, plutôt indifférent à l’homme, voire craintif, sa corpulence dissuade cependant d’aller lui chercher querelle. Ce chien de bédouin ressemble à l’Aïdi, ou chien de l’Atlas, qui garde les campements berbères au Maroc et que l’on trouve un peu partout en Afrique du Nord. On voit pourtant qu’il n’est nullement question, pour les bédouins syriens, de race et encore moins de standard. Nidal Issa nous explique que « ces chiens sont pour la plupart des animaux n'appartenant à aucune race mais issus de croisements aléatoires à l'infini. Il n'y en a pas deux pareils ». Les chiens domestiqués se trouvent essentiellement chez des populations qui les utilisent comme gardiens, que ce soit chez les bédouins, les bergers, ou encore les villageois ayant des bêtes (poulailler...). Beaucoup de chiens vivent également à l'état semi sauvage. Il n'est pas rare de rencontrer des chiens errants, se débrouillant par eux-mêmes, vivant en périphérie de l'homme ou en meutes. 

 

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Des chiens qu’on ne touche pas

Dans tout le désert, nulle part nous n’avons vu un homme toucher un chien, ou même un chien venir de façon significative vers l’homme. Les chiens ne s’approchent pas : ils restent à distance. Au mieux, l’on peut obtenir d’eux un regard amical et quelques battements de queue. Mais ils restent sur leur réserve : on ne les approche pas. Si l’on s’avance, ils s’éloignent. La seule exception fut un petit garçon et son chiot, croisé sur le bord d’une route, près d’un troupeau de moutons. Les Syriens sont très surpris que l’on puisse s’intéresser à leurs chiens. Ce peuple à la gentillesse et au sens de l’hospitalité légendaires fait tout pour montrer à l’étranger de passage les chiens du village, lorsque l’animal familier intéresse l’Occidental… Mais difficile de faire venir un chien sans pouvoir le toucher, l’attraper ! On l’appelle donc. Il vient un peu mais ne reste guère. Une petite fille court jusqu’à sa maison couleur sable et en ramène une galette de pain. En lançant des morceaux de nourriture au chien, on finit par le faire approcher suffisamment près pour prendre une photographie… Mais l’animal ne s’attarde pas et s’esquive à la première occasion.

Dans les montagnes, plus près de la Turquie, à Kassab, chez les Arméniens, les choses sont bien différentes. En effet, les Arméniens ne sont pas musulmans. Rien ne les empêche donc de toucher les chiens. Dans cette région de la Syrie, les chiens ressemblent à ceux que l’on croise en Europe : ici un berger allemand, là un braque. Ceux-là viennent vers l’homme, ils se laissent caresser, reniflent les poches, lèchent la main. Il faut dire qu’à Kassab beaucoup d’Arméniens ont vécu en Occident, et possèdent la double nationalité. L’un vient des Etats-Unis, l’autre de France, et le style vestimentaire est très loin des cheichs et des djellabas des bédouins. Un soulagement cependant : ces chiens n’ont, malgré tout, pas de collier !

Allongé dans les roseaux qui bordent l’Euphrate, le chien dort. Si profondément qu’on le croirait mort. La tempête de sable qui sévit depuis plusieurs heures ne le dérange pas. Ni le ciel, devenu d’un rouge profond, ni la poussière sur ses poils et dans les yeux. C’est un chien du désert, de la tribu des bédouins.

 

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« Nos chiens, ce sont comme les sonneries

dans vos maisons »



Interview d’Ahmed Abdullah Bani Khaled

Ahmed Abdullah exerce une profession encore atypique en Syrie, celle de guide nature. Mais il reste d’abord un bédouin, très fier de sa tribu, les Bani Khaled. Il parle avec passion de cet animal indissociable de la vie pastorale des bédouins, le chien.

 

Quel est le rôle du chien dans la société syrienne ?

Ahmed : actuellement, les Syriens ont besoin d’avoir un chien, notamment les bédouins. Il s’agit d’une nécessité, et non pas d’un plaisir. Les chiens servent à garder les chevaux ou les moutons, mais aussi à se protéger. Ils surveillent les tentes. Par contre, ils ne gardent pas les dromadaires, qui savent très bien se défendre tous seuls ! Les bédouins considèrent le chien comme un honnête gardien : il est très fidèle et il ne leur demandera jamais d’argent ! Les bédouins élèvent aussi des chiens très fins et très rapides – les lévriers – pour la chasse.

 

Existe-il des histoires syriennes à propos des chiens ?

Ahmed : Oui, beaucoup ! Par exemple, si tu es perdu au milieu du désert, le chien ne te quittera jamais ! La vie est très dure dans le désert pour les bédouins, et, de ce fait, elle est dure également pour les chiens. Ils n’ont pas beaucoup à manger.

 

Pourtant, les chiens que l’on croise en Syrie ne sont pas maigres ?

Ahmed : C’est vrai, car ils sont respectés. On leur donne les restes. Ils mangent du pain, du lait, du yaourt. Moi, j’aime mon chien. Je vais vous raconter une histoire qui m’est arrivée. Un jour, j’étais parti dans le désert pour chercher mes moutons. Je mangeais un très bon morceau de viande, et, dans un moment d’inattention, je l’ai oublié sur une pierre. Et qu’est-ce que j’ai vu venir vers moi ? Mon chien, avec le morceau de viande dans la gueule, qui venait me l’apporter. Il ne l’avait pas mangé !

 

Que dit la religion musulmane à propos des chiens ?

Ahmed : La croyance dit qu’il n’est pas bien de toucher les chiens.

 

Les chiens que l’on rencontre se ressemblent tous. Est-ce une race spéciale ?

Ahmed : non, il n’y a pas une véritable race, excepté les lévriers. Ce sont des chiens de troupeau.

 

Est-ce qu’il y a beaucoup de chiens errants en Syrie ?

Ahmed : Oui. Ils vivent souvent près des villages. Le gouvernement intervient s’il y a un problème, comme un animal qui devient agressif par exemple.

 

Comment vivent les chiens du désert ? Où dorment-ils ?

Ahmed : Ils dorment dehors. Mais ils dorment en réalité beaucoup le jour, quand il fait chaud, et peu la nuit. Car la nuit, ils surveillent les renards et les loups ! Mais les loups n’attaquent pas les chiens : ils les évitent. Les loups s’intéressent aux moutons. Les chiens sont vraiment nécessaires. Quand un groupe de bédouins voyage de nuit au milieu du désert, ils ne risquent pas de rencontrer un hôtel ou un restaurant (rires). C’est pourquoi, dans le désert, tout le monde a besoin de tout le monde pour vivre. Dans la nuit, on écoute alors bien s’il n’y a pas de chiens, au loin, qui aboient. Car on sait que là où il y a des chiens, il y a des êtres humains. Et un aboiement, cela veut dire qu’il se passe quelque chose. En fait, nos chiens, ce sont comme les sonneries dans vos maisons !  

 

 

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Pâquerette 11/11/2011 11:45


Je meuh suis régalé avec cet article. Il faut dire que les populations meuh fascinent encore plus que ne le font les races.
A bientôt.


lesbiodiversitaires 11/11/2011 12:37



Merci Pâquerette