Feue la vache Bressane

Publié le par lesbiodiversitaires

Il n’y a donc pas que le poulet de Bresse dans cette région entre Lyon et le Jura, mais également une race de vache, moins connue, mais qui fut pendant longtemps LA vache des paysans bressans. Histoire d’une disparition…
 
La Bressane appartient au grand rameau des vaches blondes de l’Est de la France, que l’on rencontrait du sud des Vosges, jusqu’à la Haute-Loire, en passant par la Franche-Comté, la Bresse et une partie du Dauphiné. Elle y voisinait la Fémeline, la Villard-de-Lans ou encore la Mézenc ou l’Albanaise. De nos jours, seule la Villard-de-Lans a survécu, avec des effectifs très réduits. Toutes les autres ont disparu : l’Albanaise au tournant du XIXe siècle, la Fémeline sans doute vers les années 1920-1930, la Bressane juste au sortir de la Seconde guerre mondiale et la Mézenc (ou Mézine) a vu ses derniers animaux disparaître probablement au milieu des années 1970.
 
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Vache de 3 ans, primée au concours régional de Bourg-en-Bresse en 1859
 
Une répartition assez large
Dans la seconde moitié du XIXe siècle et au début du XXe, la Bressane occupe une aire de répartition assez importante. On la trouve en Bresse, bien sûr, d’où elle tire son nom, mais aussi dans la région des Dombes, jusque dans le nord de la Saône-et-Loire, en Côte d'Or (région de Nolay, de Beaune, de Nuits et de Seure), dans le Jura jusqu’à Arbois, mais aussi, ponctuellement, en Alsace et en Lorraine. Vers le sud, elle atteint Lyon et au-delà, puisqu’elle est présente de chaque côté du Rhône jusqu’à Vienne. Le bétail du Haut-Bugey, un peu différent, lui est rattaché.
Son aire de répartition va se contracter au début du XXe siècle et on ne la trouve alors plus qu’en Bresse proprement dite, encore isolément en Dombes. Elle perdure vers Bourg, Trévoux, autour de Louhans et, sans doute en Bresse jurassienne jusqu’à Lons-le-Saulnier, mais il se produit déjà de nombreux croisements.
 
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Bœuf bressan primé, années 1850-1860
 
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Vache bressane typique (début du XXe siècle). A noter la taille moyenne, la tête forte,
les cornes rejetées un peu en arrière, le fanon marqué et les membres forts.
 
Une rustique
La Bressane n’est pas une grande race. Les vaches mesurent de 1,15 à 1,30 m au garrot, et les taureaux à peine plus. Elle est cependant de conformation régulière tout en manquant un peu d’ampleur. Elle a notamment une tête assez forte sur un cou plutôt fin, la poitrine est étroite, le chignon saillant, les flancs souvent creux et le ventre un peu volumineux. Le dos est assez souvent ensellé, les fesses sont saillantes et plutôt minces. Les membres sont courts et forts, le fanon développé. La queue, enfin, est attachée haut. Les animaux de Dombes sont réputés être plus petits, tandis que ceux du Haut-Bugey sont visiblement plus grands.
Elle est moins fine et moins grande que la Fémeline, sa proche cousine. On a un peu l’impression que les éleveurs n’ont pas cherché à l’améliorer au fil des décennies ; c’est ce qui, entre autres, causera sa disparition au XXe siècle. Pourtant en 1857, l’agronome Borie remarque que « si la reproduction de cette race était suivie avec soin, on en obtiendrait de magnifiques produits ».
 
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Paire de vaches attelées, Bourg-en-Bresse, début du XXe siècle.
 
La robe de la Bressane est froment claire ou blond pâle, lavée de blanchâtre sous le ventre et sur les membres (face interne surtout). La couleur « café au lait » se montre davantage vers la Saône et résulte peut-être de l’influence de la Fémeline. Certains animaux ont visiblement une robe plus foncée, froment vif, approchant en couleur celle de la Limousine. On remarque bien cette variation de robe sur les documents photographiques anciens.
La race présente des muqueuses roses, et toute autre teinte dénote un croisement probable. Les cornes sont blanches ou crèmes, fortes à la base, de longueur moyenne. Elles se détachent horizontalement de la tête, s'incurvent en avant et en dehors pour se relever verticalement tout en s’affinant. Assez souvent légèrement inclinées en arrière, notamment la pointe.
 
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Vaches sur un champ de foire – Dombes, vers 1907. On remarquera la variation du pelage
des animaux allant du froment très pâle à froment vif.
 
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Vaches sur le champ de foire de Bourg-en-Bresse – la vache de gauche, typique montre
une grosse tête allongée et membres assez courts.
 
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Rarissime photo d’un taureau Bressan, qui plus est attelé ! Début du XXe siècle.
 
 
La bonne Bressane
La Bressane est une bonne vache. Elle est considérée comme une race laitière mais également beurrière. A la fin du XIXe siècle, elle fournit le lait à la ville de Lyon. Les bœufs, mais aussi les vaches, sont attelés et sont bons au travail. De plus, ils s’engraissent facilement et, même si la viande est moins tendre que celle de la Fémeline, elle reste tout à fait acceptable. C’est donc bien une race mixte, bonne à tout faire, rustique. En Dombes, elle fréquente des milieux ingrats, des zones humides ou marécageuses. En Bresse, les bonnes laitières sont gardées à l'étable et sont nourries avec les restes de légumes, pommes de terre et maïs non consommés par les porcs. On l’appelle la « vache de cuisine » et elle est particulièrement choyée !
Il est à noter qu’en Bresse jurassienne, la race est croisée avec la Fémeline et qu’il est alors bien difficile de dire à quelle race appartient tel ou tel animal.
 
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Vaches Bressanes traitent dans la cour, vers 1910.
 
L’histoire d’une disparition
Les effectifs de la race bovine Bressane n’ont jamais été connus avec précisions. Des informations inédites que j’ai pu récupérer à l’occasion de mon travail pour le livre  A nos vaches, donnent un effectif de 237 000 têtes en 1913 et 205 000 en 1920. Bien que la source soit sérieuse (Archives du Professeur Dechambre), il faut prendre ces chiffres avec prudence. En effet, les auteurs du début du XXe siècle signalent à peu près tous le déclin important de cette race. Aussi, les chiffres précités englobent-ils peut-être les nombreux animaux croisés avec d’autres races.
Car, en effet, à cette époque, l’absorption de la Bressane est en marche… A l’ouest comme à l’est, des races sont en train de prendre leur essor. A l’ouest, donc c’est avec la Charolaise, bien meilleure au travail et pour la viande, que la Bressane est en contact. Au nord de Pont-de-Vaux et Saint-Trivier-de-Courtes, au sud-est de Mâcon, à l’est de Trévoux, près de Villefranche, les croisements avec cette race se multiplient. Mais c’est surtout avec le bétail « pie-rouge » que l’absorption va être la plus marquée. La Pie-rouge de l’Est, qui va donner la future Simmental joue un rôle portant, de même que la Montbéliarde, qui connait un engouement remarquable. En pays de Gex, c’est la fusion de plusieurs races, dont la Bressane, mais surtout le croisement entre Simmental et le bétail hétéroclite de la région de Gex, qui va donner la race Gessienne, d’existence éphémère.
 
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Sur cette photo, prise à Givry-sur-Saône, Saône-et-Loire, dans les années 1910,
on distingue des vaches Bressanes, mais également du bétail pie-rouge
et sans doute des animaux croisés.
 
 
Dans les années 1910, on note une tentative - par la société d'élevage de Bourg et un syndicat d'élevage en Dombes (Basseins) - d'essayer de maintenir la race avec prime aux taureaux bressans (déjà rares à trouver) présentant les caractères du type ancien.
Dans les années 1920, les auteurs rapportent que la race Bressane est à peu près « complètement détruite », ou qu’il en reste « des débris » en Dombes. Pourtant, elle est encore mentionnée en 1940, et il est en réalité probable qu’il y en ait eu un peu plus que ne le disaient les zootechniciens. D’une part, elle figure encore sur des documents photographiques des années 1930 mais surtout, elle est signalée par des éleveurs, encore vivants, et qui en ont vues dans leur jeunesse, juste au sortir de la Seconde guerre mondiale. Il est donc probable que la Bressane s’est éteinte vers 1949 (derniers témoignages), voire au tout début des années 1950.
 
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Vaches près de Versailleux (Dombes) dans les années 1910. On note trois vaches Bressanes
(les trois à droite) et peut-être un animal croisé avec du bétail pie-rouge (à gauche).
 
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Vaches attelées, à Fleurie, Rhône, vers 1909. Les animaux sont maigres et mal conformés.
A noter les membres courts, le fanon développé, le ventre volumineux.
 
 
Alors pouvait-on sauver la Bressane ? Etait-ce nécessaire ? Chacun se fera son idée. Mais c’était à n’en pas douter une race sobre et rustique qui, si elle avait été améliorée, aurait pu se maintenir un peu plus longtemps. Suffisamment peut-être pour pouvoir bénéficier comme d’autres, plus chanceuses, d’un programme de sauvegarde et de la conservation de semences et d’embryons. Sa voisine la Villard-de-Lans, qui a failli disparaître, est le dernier vestige de ce rameau blond qui peuplait autrefois une grande partie de l’est de la France. L’histoire en a décidé autrement et la Bressane a rejoint le cimetière des races bovines disparues.
 
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Sur cette photo prise dans les années 1900 à Noblens, Ain, on voit trois Bressannes
(un taureau probable dans le fond au centre et deux vaches à droite), parmi un troupeau de vaches de type Montbéliard déjà majoritaire.
 
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Bœuf Bressan dans une foire à Romenay, Saône-et-Loire, en 1937.
Sans doute l’une des dernières photos de cette race…
L’animal a les membres courts, le dos ensellé et la base de la queue en cimier.
 
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Vache croisée entre Bressane et un type « Pie-Rouge », vers 1937.
On remarque la conformation « bressane » de l’animal, mais la tête est en grande partie blanche
de même que le bas des membres et le bas du ventre.
 
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La vache du premier plan est croisée Bressane avec du bétail Pie-Rouge
comme en témoigne ses marques blanches ; l’animal de l’arrière-plan est peut-être pur Bressan…
(Saône-et-Loire, vers 1937). 
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Thomas J 18/09/2017 21:52

Article extrêmement intéressant. Je me permets d'apporter un témoignage supplémentaire, d'origine familial, au sujet de la disparition de la Bressane. Il est dit plus haut: "Il est donc probable que la Bressane s’est éteinte vers 1949 (derniers témoignages), voire au tout début des années 1950." Ma famille est originaire de la Bresse louhanaise (Curciat-Dongalon), où mon grand-père était installé comme cultivateur, et celui-ci a montré un jour à ma mère lors d'une promenade une vache bressane qui paissait dans un pré. C'était pour lui une rareté, qui méritait d'être signalée. Ma mère étant née en 1949, cela a donc probablement eu lieu vers le milieu ou même la fin des années 50. Cela semble indiqué qu'une vache bressane, ou une vache très proche en conformation de la Bressane, existait encore à cette époque. Le troupeau de mon grand-père à cette époque était quant à lui constitué de charolaises, et d'une ou deux pie-rouge. L'absorption avait déjà eu lieu. Pas d'exception à la règle, malheureusement.

lesbiodiversitaires 18/09/2017 22:02

merci à vous pour ce témoigne intéressant et qui confirme la disparition de cette race plus tardivement que ce qui est écrit dans la littérature zootechnique.

NSO 29/03/2014 18:03

Tous droit vers l'uniformisation,triste.

Pâquerette 04/03/2012 11:05

Que de trésors en imeuhges !!!
MEUHrci.
AmicaleMEUH

Stéphanie la Bourguignonne 25/02/2012 01:01

L'Homme (qui ne mérite pas une majuscule à mon avis mais bon...) a créé des races rustiques et adaptées à leur région puis les a progressivement détruites...

Souvent pour les remplacer par des Holsteins-porte-manteaux : C'est bien dommage !