La grande amnésie écologique

Publié le par lesbiodiversitaires

Nous sommes en train d’assister à la perte d’une grande partie de la biodiversité de la planète et nous ne réagissons pas. Face à l’immédiateté de notre vie « internet », la parole des anciens s’est tue.
Mon essai La Grande amnésie écologique essaie d’analyser ce phénomène et propose des solutions.

Cette incroyable faculté à oublier

La grande amnésie écologique, Philippe J. DuboisUne histoire : malgré de nombreuses recherches sur le fleuve Yangtsé, en Chine, le dauphin de cette rivière, appelé Baiji, a définitivement disparu, sans doute au début des années 2000. De même, à peu près à la même époque, a disparu de ce fleuve un énorme poisson, le poisson-spatule de Chine, qui pouvait atteindre sept mètres de long et peser plusieurs tonnes. L’un comme l’autre ne passaient donc pas inaperçus ! De plus, le dauphin était connu de tous et une mythologie importante entourait son existence (pensez ! un dauphin dans une rivière…).

Pourtant, des chercheurs britanniques ont effectué une étude en 2008 auprès des pêcheurs qui vivaient sur les lieux où avaient existé ce dauphin et ce poisson. À leur grande surprise, ils constatèrent que plus de 70 % des pêcheurs de moins de quarante ans, ou qui avaient commencé à pêcher après 1995, n’avaient jamais entendu parler du poisson-spatule (et à peine moins du dauphin). En quelques années à peine, ces deux espèces, pourtant culturellement et commercialement connues et importantes, avaient déjà presque disparu de la mémoire collective locale.

Plus près de nous avec la biodiversité domestique : travaillant sur les races bovines de France menacées ou disparues, j’interrogeais un jour un ingénieur agronome d’origine franc-comtoise. Comme il était natif de la Haute-Saône où son père et son grand-père avaient été agriculteurs, je lui demandais s’il avait entendu parler de la race fémeline, disparue peu avant la Seconde Guerre mondiale, et dont le dernier bastion avait été justement ce département. J’espérais bien avoir des informations précieuses sur cette belle vache à présent perdue à jamais. À ma surprise, l’ingénieur me répondit qu’il ne connaissait pas cette race. Son père ni même son grand-père ne lui en avaient jamais parlé. Si son père élevait à présent des vaches de race montbéliarde, il est peu douteux que son grand-père avait dû côtoyer la Fémeline ou, tout du moins, en avoir entendu parler. Pourtant ni l’un ni l’autre n’avait jamais parlé de cette race à leur fils et petit-fils, pourtant chercheur agronome sur les… bovins.

Que retient-on de ces exemples ? L’extraordinaire faculté à oublier ce qui nous entoure, ce avec quoi nous avons vécu. La sélectivité de la mémoire fait que, si nous n’y prenons garde, on s’accommode des pertes du vivant en toute bonne foi, sans même en prendre conscience.
Il est nécessaire d’éviter ses oublis qui sont délétères pour l’ensemble de la communauté des êtres vivants. Comme pour les grands moments de l’Histoire humaine, il est extrêmement nécessaire de faire accomplir un devoir de mémoire à l’égard de la biodiversité.

Le syndrome de la référence changeante
Dans mon ouvrage, je fais référence à un concept développé par un ichtyologue d’origine française, appelée en anglais le Shifting Baseline Syndrome (locution plutôt barbare). En étudiant les phénomènes de surpêche et les stocks de poissons disponibles, ce chercheur a montré que chaque scientifique qui travaille sur l’évaluation des stocks de poissons prend comme point de départ les stocks qu’il observe au début de son travail (ou de sa carrière) qui est donc la basepour évaluer d’éventuels changements quantitatifs et qualitatifs (temps T). À la génération suivante de chercheurs, les stocks se sont évidemment modifiés, mais c’est ce nouvel état (T + 1) qui sert de référence pour l’évaluation et la gestion des stocks de poissons. Il en résulte que les modes d’exploitation passés et les tendances sont souvent ignorés lors de la formulation des conseils en matière de gestion, qui ne considèrent donc pas la richesse initiale du système antérieur, comme le phénomène de surpêche pour ce qui est des poissons, par exemple. Le résultat de cette « dérive » est une accommodation graduelle à la lente diminution (disparition) des stocks de poissons et l’émergence de références inappropriées pour évaluer les pertes dues à la surpêche ou pour fixer des objectifs permettant des mesures de rétablissement des stocks initiaux.
Et bien il est en exactement de même dans notre appréhension de la biodiversité, de la nature et de ses ressources qui nous entourent.
Cette amnésie, qu’elle soit générationnelle et/ou individuelle, nous conduit à considérer tous les changements de la nature comme des événements normaux, suivants des principes d’adaptation et d’évolution « naturels », et donc à les assimiler à notre environnement quotidien.
C’est là un grand danger que d’amalgamer ce qui est lié à un processus naturel (évolutionniste, adaptatif) à ce qui est la conséquence directe ou indirecte d’une action humaine.
Cette banalisation et cette uniformisation des événements conduisentévidemment à leur rapide familiarisation, et donc à l’oubli des causes qui les a générés. Quelques années à quelques décennies plus tard, nous recevons de plein fouet leurs conséquences néfastes.


Education à l’environnement
Comme les Scandinaves apprennent l’anglais dès l’âge de 6 ans (11 chez nous) et le parlent infiniment mieux devenus adultes, il faut désormais apprendre la « science de l’environnement » aux enfants dès leur plus jeune âge. A l’école, avec les enseignants dédiés, mais aussi en mettant les élèves en contact avec des utilisateurs de l’environnement, du monde agricole, de celui de la protection de la nature, en les faisant rencontrer les anciens (qui n’attendent que ça) qui leur parleront de la nature qu’ils ont connu eux-mêmes à leur âge, et en les faisant concrètement côtoyer la nature (« sauvage » ou citadine, qu’importe).
Arrêtons de remplir la tête de nos enfants de connaissances dont ils ne se serviront jamais et laissons un peu de temps à une éducation à l’environnement cohérente. Si l’instruction civique a disparu, remplaçons-là par l’instruction environnementale !


Révolution ou évolution ?
Nous avons le choix d’une évolution de notre société dans une voie écologique, au-delà des clivages politiques. Une troisième voie, ni de gauche, ni de droite. Ecologique. Une voie où la sobriété n’empêchera pas ni le confort, ni la consommation, mais qui nous fera toucher du doigt à chaque instant que nous vivons dans un monde fini avec des ressources finies. Accompagner cette démarche respectueuse, c’est entrer dans un processus évolutif qui nous permettrait de sortir sans trop de dommages de cette hypercroissance actuelle.
Sinon, l’alternative sera une révolution, dont le point de départ sera la lutte pour la possession des biens naturels (eau, matières premières, énergies fossiles) indispensables pour la croissance. Or, il est peu probable que, verte ou pas, une révolution se fasse sans violence et les tensions géopolitiques à venir seront de toute façon sous-tendues par des enjeux environnementaux. Jared Diamond, dans son livre remarquable - Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Paris, Gallimard, 2006 - a bien montré qu’il y a quatre facteurs principaux ont conduit à la disparition de ces sociétés : le changement climatique, la dégradation de l’environnement, l’hostilité envers leurs voisins et, enfin, les rapports de dépendance avec des partenaires commerciaux.
On a un peu l’impression de vivre une telle situation, non ?
 

voir l'interview Good Planet
Egalement le clip de Bridget Kyoto qu'a inspiré, parait-il, notre livre ! :-)

Regarder la video de présentation du livre.

 


Quelques chiffres

Une espèce disparait toutes les 20 minutes dans le monde. On estime à 20 000 le nombre d’espèces animales et végétales qui disparaissent chaque année définitivement de la surface de la Terre. Ce chiffre est une estimation basse puisque l’on ne connaît pas le nombre exact d’espèces sur terre (entre cinq et quatorze millions).

Chaque minute c’est l’équivalent de 36 terrains de football qui est déforesté en région tropicale, soit environ 140 000 km² annuellement. Actuellement, la disparition de la superficie de cette forêt tropicale est estimée à 0,5 à 1 % par an. À ce rythme, celle-ci aura disparu dans deux siècles environ.

Dans le même ordre d’idées, les pertes de surface arable (c’est-à-dire qui peut être cultivée) sont estimées entre 70 000 et 150 000 km² par an (soit entre 12 et 25 % du territoire français)…

Et on nous dit qu’il faudrait deux planètes comme la Terre pour nourrir toute la population en 2050. Il y a là comme une équation insoluble.

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Tombigoud 18/07/2012 19:31

A lire ! Ouvrage riche d'enseignements. Il soulève de façon concise les travers d'un système libéral qui conduit l'humanité à sa perte. Terrible. Référence à mettre entre toutes les mains des
décideurs et instances dirigeantes à la solde des lobbys.

teysseire 07/05/2012 08:30

il faudrait deux planètes pour nourrir les 9 ou 10 milliards d'humains en 2050 . Equation impossible...bien sûr, mais peu en sont conscients. N'est-il pas URGENT de mettre la DECROISSANCE DE LA
NATALITE à l'ordre du jour mondial? Qui en parle? sujet, hélas, tabou jusque chez les écolos...or , c'est LE sujet le plus important sans lequel nous ne parviendrons pas à sauver la biodiversité et
même notre espèce

Pâquerette 14/02/2012 19:20

Un petit coucou en passant.
Nous sommes très proches de l'autruche en effet et c'est un vaste débat que vous ouvrez.
AmicaleMEUH
Pâquerette