Plus de miroir pour les alouettes

Publié le par lesbiodiversitaires

Il y a quelques jours j’étais sur une petite route tranquille du Vexin (Val d’Oise), non loin du village d’Epiais-Rhus. Il faisait beau, une de ces toutes premières journée de printemps (oui, le printemps débute le 15 février pour la nature, et non le 21 mars), qui voit chanter les oiseaux. Et là, sur cette route, le silence… Seules quelques noires corneilles vagabondaient dans le jeune blé d’hiver. Au loin, un vol de pigeons ramiers s’abattait au sol. Mais autour de moi, pas un chant. Pas une alouette. Il y a encore deux ans, il restait quelques chanteurs…

 

Je me souviens qu’ici même, gamin, je me promenais avec mon père. Il me disait « il n’y a plus d’alouettes ». Pourtant le jeune ornithologue que j’étais lui répondait que si, il y en avait une bonne quinzaine sur le parcours que nous empruntions. Mais non, pour lui qui en entendait « des dizaines » au sortir de la Seconde guerre mondiale, l’espèce avait (quasiment) disparu.

Quand mes garçons étaient encore petits, sur cette même route, je me lamentais de la lente disparition de l’alouette des champs. Et eux, qui en avaient entendu 2 ou 3 me disait que non, il y en avait encore…

 

Aujourd’hui, les corneilles vêtues de noir, ont-elles pris le deuil des alouettes ?

 

Il n’empêche. Chacun voit la disparition de la biodiversité à sa porte. Chacun à son référentiel, qui diffère évidemment de la génération qui le suit (et souvent dans le sens du moins bien). Les scientifiques et les sociologues anglo-saxons appellent cela le Shifting baseline syndrome, en gros le « syndrome du référentiel changeant ». En clair notre référence propre est celle de notre enfance (ou notre jeunesse), à partir de laquelle nous allons pouvoir élaborer une échelle de changement dans notre environnement. L’ennui, est qu’elle ne tient pas compte de ce qu’était cet environnement une, deux ou plusieurs générations avant nous. Et donc notre vision de son évolution est tronquée. Dans le cas de notre alouette devenue silencieuse, mon père en entendait des dizaines au printemps, mois une bonne quinzaine, mes enfants 4 ou 5, et les leurs ne sauront même pas qu’il y en avait ici…

 

Le problème est que les « anciens » ont bien du mal à transmettre leur connaissance de ce qu’ils ont connu. Cette amnésie personnelle se transforme en amnésie générationnelle et ainsi oublie-t-on, en 2 ou 3 générations ce que l’on a connu. C’est dramatique pour l’environnement, car sans référence « historique », on oublie l’état véritable de la biodiversité il y a quelques décennies. Du coup, on nivelle par le bas et l’on s’habitue à un environnement sans cesse appauvri. C’est un phénomène dramatique qui complexifie un peu plus notre réaction face à cet appauvrissement et nous rend moins efficace quand il s’agit de prendre des mesures conservatoires. N’attendons pas que les dernières alouettes (dont les populations européennes ne sont pas florissantes) aient totalement disparu…

 

J’écris actuellement un essai sur ce sujet qui paraîtra à l’automne prochain.

 

 

Publié dans Biodiversité sauvage

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Dominique 01/04/2011 18:15


Un grand, très grand, immense merci pour votre blog. Je viens de lire les articles, regarder les photos. Je partage votre point de vue et vos inquiétudes de l'article sur les alouettes, l'analyse
de celui sur des révolutions pour une révolution.
Super, bravo. Continuez, ce que vous écrivez est bon pour mon moral !
Et il y a, en plus, le bonheur d'être en phase avec vous.