Le scandale de la vache d’Amsterdam

Le scandale de la vache d’Amsterdam

Amsterdam ? Vache ? Scandale ? Quel rapport ? Ce n’est pas le titre d’un thriller, mais celui d’un roman noir où aveuglement et incompétence ont conduit à la disparition d’une population bovine unique au monde. Récit d’un bovicide

L’île d’Amsterdam, dans les eaux subantarctiques, est le dernier lieu où vivre. Cette île de 58 km2, ouverte à tous les hurlants et les rugissants, n’héberge qu’une maigre végétation et des colonies d’oiseaux marins. Pourtant, en 1871 (ou 1873), une famille venue de la Réunion (les Heurtin), tente de s’y implanter comme agriculteurs. Ils viennent alors avec 6 bovins et diverses plantes fourragères. Mais les conditions sont si rudes que, quelques mois plus tard, la famille Heurtin repart à la Réunion laissant là… les bovins. Voici l’histoire, la légende peut-être, car il est possible qu’il y ait déjà eu des bovins auparavant, laissés par les navigateurs du XVIIe et du XVIIIe siècles, qui trouvaient ainsi de la viande fraîche lorsqu’ils repassaient par là.

Peu importe. Toujours est-il que, pendant des décennies, ce troupeau de bovins s’est développé sur l’île en milieu fermé (endogamie), sans autre apport extérieur, constituant alors une population totalement autonome. Sans prédateurs, les bovins se multiplient pour atteindre 1 650 animaux en 1985. A noter que d’autres animaux ont été également introduits sur l’les îles de l'archipel de Kerguelen comme le mouflon, la mouton de race Bizet (du Massif central) et tout le cortège d’espèces liées à l’homme (rats, chats, etc.) sur toutes ces îles.

Les vaches du vent

Ces animaux, qui n’ont jamais été sélectionnés, montrent une grande variété de pelages et de cornes. Globalement ce sont de petits animaux (1,10 à 1,30 m au garrot), plutôt légers (190 à 380 kg). Le pelage est noir ou fauve, ou encore froment, rarement tricolore. Les muqueuses sont noires ou claires. Les cornes ont une forme de U plus ou moins aplati.

L’origine géographique de ces bovins est connue. On sait qu’ils viennent de l’île de la Réunion où se trouvaient à l’époque des animaux de type Jersiaise, Brune (des Alpes), Tarentaise et Bretonne pie-noir. Ce sont donc des animaux de type « taurin » et non de type « zébu » car ils ne possèdent aucun trait morphologique avec ces derniers animaux (absence de bosse de graisse, implantation des cornes). Il s’agit d’animaux d’origine européenne diverse comme en témoigne la diversité des robes (ceci a été ultérieurement confirmé par la génétique).

Ces animaux vivent en petites hardes, composés de 30 à 100 sujets dans le Bas-Pays (bord de mer). Ici les animaux sont souvent maigres, du fait de l’aridité des lieux. Dans le Haut-Pays  (plus à l’intérieur des terres), on trouve des groupes de 5 à 30 têtes, en bien meilleur état, se déplaçant assez peu. Les jeunes animaux, les jeunes taureaux, les vaches pleines ou suitées, les animaux malades sont refoulés vers le Bas-Pays.

Les bovins de l’île d’Amsterdam sont farouches puisque retournés à l’état sauvage. Les jeunes tètent longtemps leur mère (jusqu’à la gestation suivante). Régulièrement des animaux sont tirés, notamment pour nourrir le personnel qui vit sur l’île. Longtemps la population a été estimée entre 800 et 1 100 têtes.

Bos non grata

Visiblement la densité des bovins était devenue trop importante. Des phénomènes de surpâturage sont constatés. Certaines espèces végétales endémiques sont alors menacées. De plus les bovins viennent empiéter sur le territoire de reproduction de certains oiseaux. En effet, l’île abrite surtout des oiseaux marins et notamment des albatros. Parmi eux, l’albatros d’Amsterdam Diomedea amsterdamensis, élevé au rang d’espèce et qui compte seulement qu’un peu moins de 100 individus. C’est dire si l’espèce est fragile et menacée.

Elle n’a pourtant sans doute jamais été bien abondante. Dès 1987 des tirs sur les ruminants sont pratiqués pour limiter les populations, ce qui permet alors à certaines plantes de regagner du terrain. Dans le même temps, la population d’albatros a augmenté de 5 % par an entre 1983 et 2007.

Mais ce n’est pas suffisant : les scientifiques travaillant sur place comme ceux qui siègent dans des commissions en métropole ont décidé qu’il fallait abattre le troupeau de bovins, comme celui des mouflons et des moutons.

Et là, tout bascule.

A la suite d’un arrêté préfectoral engagé depuis 2009, dans le cadre du plan d’action biodiversité, l’administration des Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF), il a été décidé de procéder à l’éradication des troupeaux de ruminants des îles Kerguelen et d’Amsterdam. La mise en œuvre de cet arrêté se déroule en 2010, année mondiale de la biodiversité. Cette action reçoit le soutien du Comité de l’Environnement Polaire et du Conseil consultatif des TAAF. Figurent dans ces comités des personnes venues d’horizons divers comme Patrick Poivre d’Arvor ou Jean-Louis Etienne, mais également des scientifiques, incluant des écologues, climatologues et géologues, mais étonnement, aucun généticien, ni agronome ni vétérinaire… Tout ceci se fait dans la plus grande discrétion, même si des voix se sont élevées pour évoquer la perte que représenterait la disparition de cette population (le mouton Bizet et le mouflon, également abattus sur les Kerguelen, sont encore présents en Europe. La perte n’est donc pas grave).

L’abattage a donc lieu et l’on peut considérer qu’en 2011 il ne reste plus aucun bovin d’Amsterdam

Aberration et responsabilité

Comment des scientifiques ont pu être à ce point aveuglés par tant d’ignorance ? Y aurait-il plusieurs biodiversités ? La VRAIE, c'est-à-dire la biodiversité sauvage pour laquelle on doit conserver et l’autre, la biodiversité domestique qui serait res nullus ?

Voilà une population bovine, isolée génétiquement pendant 140 ans, vivant dans des conditions climatiques extrêmes, avec son propre patrimoine génétique qui est abattue comme du vulgaire gibier. Alors même que pour la Convention sur la Diversité Biologique, les populations domestiquées ou cultivées sont considérées comme partie intégrante de la diversité globale. Le troupeau de l’île d’Amsterdam constituait une population unique, d’un grand intérêt, tant adaptatif que génétique ou culturel. Sa caractérisation, sa conservation, et son utilisation potentielle ou effective suivaient donc de plein droit les recommandations faites par la FAO.

Rien n’y a fait. D’un côté les écologues qui n’ont vu que le côté « invasif » de ces animaux. On peut regretter que des personnes comme Michel Pascal ou Henri Weimerskirch n’aient, pas un instant, vu plus loin que le bout de leur lorgnette chercheuse. De l’autre côté, des agronomes, des vétérinaires, des protecteurs de la biodiversité sous toutes ses formes ont tiré la sonnette d’alarme, au premier rang desquels figure François Colas. Comment se fait-il que les premiers n’aient même pas pensé un instant que l’on puisse garder un troupeau-conservatoire en enclos sur l’île, ou prélever des ovocytes, de la semence de ces animaux ou encore des embryons que l’on aurait pu garder par système de cryoconservation (officiellement cela n’a pas été fait, jusqu’à preuve du contraire…). Ou même prélever des animaux pour les installer ailleurs (ex-situ). Bref, il y avait des possibilités pour préserver cette population unique à l’heure où les progrès de la génomique permettront, au cours des prochaines années, l’identification d’un nombre croissant de gènes pouvant avoir des intérêts pratiques, tant en terme de sélection que de gestion des cheptels.

On a préféré tout éliminer. Et ce sont les rats et les chats, autrement plus problématiques que la présence de bovins (voir notamment Weimerskirsch et al. 2007), qui doivent se frotter les pattes. Ils sont toujours là, eux, et peuvent encore croquer de l’albatros.

Toute cette affaire a été rondement menée par le préfet administrateur supérieur des Terres australes et antarctiques françaises (si, ça existe) – Monsieur Rollon Mouchel Blaisot – qui n’a jamais voulu écouter la voix des défenseurs de la biodiversité domestique. Il est vrai qu’être préfet des manchots et des albatros requiert sans doute plus de compétences, que ce monsieur doit visiblement posséder, que de s’occuper du département de Seine-Saint-Denis ou de la région Aquitaine… On a la promotion qu’on peut.

La décision d’abattre ce troupeau, au patrimoine génétique et biologique exceptionnel du fait de leur isolement génétique et géographique extrême, apparaît aujourd’hui comme un non-sens profond. La science et les scientifiques ont parfois des œillères qui nous font tout à coup douter de l’intelligence et du bon sens humains.


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